Nous avons des hectares de champs libres et du travail pour au moins un million de paysans, à mi-temps si vous préférez, par delà les clôtures de la légalité s’il le faut. Venez, et nous pourrons célébrer ce que nous avons cultivé. Nous pourrons savourer, rire et danser, flamboyants sous le soleil, et nous coucher rompus de cette saine fatigue que connaissent les corps qui ont œuvré et les âmes qui ont vibré. Ceci est un appel à nous libérer des dépendances qui nous enchaînent à la production aveugle. Un appel à la sensibilité, aux douces aurores et aux banquets de joie. Pour nourrir notre terre, nourrir nos corps, nourrir nos âmes.
PLUTOT NOURRIR, l’appel d’une éleveuse de Clément Ozé (merci Thierry)

Il y a un an et demi, j’ai rencontré Pascal Orain, un agriculteur qui élève des lapins (mais pas que) dans l’ouest de la Mayenne. Une des premières choses qu’il m’a dite quand on s’est rencontrés, sur le P’tit Marché du Bourgneuf où j’allais jouer mon spectacle, c’est qu’il aimerait bien se lancer dans la création d’un « CIVAM Culture ».
Le CIVAM, pour les non-initiés, c’est une association d’agriculteurs et de ruraux qui militent pour la transition écologique, proposent des formations, des visites de fermes, des échanges de savoirs… J’ai vu cet élan vital de mélanger le CIVAM et la culture (ou plutôt, la paysannerie et l’art) comme une sorte de suite logique : je me suis installée en Mayenne pour faire du théâtre avec du maraîchage, ou du maraîchage théâtral. Enfin… mon voisin qui est mon frangin s’occupe du maraîchage, je m’occupe du théâtre, et puis après la question c’est comment on mêle les deux, et comment le public qui va à la ferme se mélange avec le public qui va voir des spectacles.
Bref cette joyeuse synergie, ça m’a parlé. Ce qui est bien c’est qu’ayant le nez empêtré dans le théâtre, parfois je ne sais plus à quoi ça sert, et c’est souvent les gens comme mon frère ou comme Pascal, qui me rappellent que c’est une mission pas si futile que ça. Et vice versa, je sais mieux que mon frère combien sa tâche de paysan est noble et nécessaire aux vies qui l’entoure. Et puis Pascal, je ne sais pas si vous le connaissez, mais il a une super énergie, une foi dans l’intelligence du collectif inébranlable, et… une bonne bouille.
Alors avec Pascal, Marie et Elodie aussi, on s’est posé la question de comment on fait pour faire un CIVAM Culture. Fallait commencer… au CIVAM ! On a rassemblé d’abord quelques mails, après les mails sont venus les gens : un mélange de paysans, de ruraux et d’artistes de plusieurs générations confondues et on s’est dit que ça allait être sympa.

Locaux du CIVAM – 1 ère réunion, 27 janvier 2025 – Souvent autour d’un clafoutis et toujours avec bière et rillettes de lapin (et c’est loin d’être un petit détail).
A la première rencontre, ça donne de la force de s’apercevoir qu’on a le même besoin de se sentir vivant, besoin de vivre dans des campagnes vivantes qui réseautent, qui grouillent et qui suent pour organiser des moments de partage autour d’une musique, d’une pièce ou d’une piste de danse. Très vite, on a eu envie de clamer au grand jour nos rêves et ça se résume à « de la joie, du réseau et du changement » : on imagine des bals décalés, des lotos-bouses, des concerts intimistes surprises, des entre-sorts et des jeux de rôles, un festival autour du thème du paysage ou la construction d’un tréteau amovible mutualisé entre petits lieux.

Petite ferme n’a qu’un souhait : rester petite. C’est pourquoi elle s’obstine à rester sauvage sans trop de technique. Voir ce clip de la Confédération paysanne de Haute-Savoie. (merci Elo)
Car notre cible, ce sont bien des lieux qu’on pourrait appeler PETITS. Non officiels, libres, multiples, surprenants, indépendants, autonomes.
Et on est plutôt bien lotis en Mayenne : les « petits » lieux accueillant du public (habitant.es, fermes, cafés assos), y’en a. Mais comment les faire connaître ? Et souhaitent-t-ils se faire connaître ?

Ben oui, bien sûr que ça veut se faire connaître ! Voici la Grande Carte des Petits lieux – 13 décembre 2026.
Alors on a imaginé et concrétisé le 13 décembre dernier :
- le début d’une cartographie du réseau des petits lieux ressources soutenant la culture en Mayenne et alentours grâce à la Grande Carte
- une scène ouverte d’artistes professionnels locaux intéressés pour se produire dans ce réseau

Shunyo, clown acrobate et habitante de Machedayer (lieu ressource)

« Ces deux jours sous la Canopée : EXTRA. Une vraie bulle photosynthétique. » C’est Raphaël Beaulieu qui m’écrit quelques jours après la manifestation. Raphaël ouvre son petit lieu de temps en temps : dans son jardin ou son fournil. Quand je suis arrivée en Mayenne, mon frère m’a dit : « va voir Raphaël ». Je l’ai donc rencontré à son stand de pain au marché de Laval pour lui demander s’il voulait bien accueillir mon spectacle Radio Reclaim chez lui. Je trouvais ça cocasse de jouer ce spectacle dans un fournil, sachant que le personnage principal est une boulangère. Quasi instantanément, il a dit oui. Et puis là, en lui parlant du collectif, il était pas très chaud au début. « J’ai pas envie d’avoir une programmation culturelle non plus! ». Et puis, à Bourgon, après le spectacle de Thomas Carabistouille, il m’a dit qu’il voyait bien ce spectacle dans son fournil. Je me dis qu’avec le collectif, c’est ça qui compte : continuer à provoquer des rencontres, des envies d’accueillir, des envies de créer des rencontres, qui crée des rencontres…
Accueillir un spectacle chez soi, faut juste se donner la permission de le faire. Se dire qu’il ne faut pas grand chose pour faire advenir un moment partagé : des gens, un.e ou plusieurs artistes, des chaises.

Ah, oui, et peut-être aussi, une bonne soupe…

Un four à pizza…

Parfois, les artistes sont aussi accueillant.es comme La Sainte Famille Machin qui organisent les rendez-vous artistiques de la Cassine (Rouessé-Vassé).

Nous sommes la voix de la révolte, petite fille de la peur et du deuil. Extrait traduit d’une chanson de Roba Estesa, Chœur féminin éphémère, dimanche 14 décembre.
Le texte qui suit, je voulais le lire en direct de la radio ICI MAYENNE la veille de l’évènement. Quand je suis arrivée dans le studio, l’animateur a vu que j’avais un texte avec moi et il m’a fait comprendre que ça n’allait pas être possible. Il faut aller vite, parler vite, donner envie aux gens de venir en trois minutes, et que tout ça, ça fasse naturel. Un texte lu, c’est pas très sexy. J’étais super frustrée de pas l’avoir lu, alors pendant le concert des 15/45, je m’incruste pour le lire devant tout le monde.
La révolution viendra quand le temps nous appartiendra
quand on pourra jouer avec lui, l’étirer, le dompter ou le laisser de côté
Eh bien, c’est cela que cette foule de joyeux lurons souhaitent pour leur campagne
du temps en suspens
du temps qui s’arrête
dans le souffle d’un poème
dans la présence d’un clown
dans le chant d’un chœur de femmes
ou juste le temps d’une bière et d’une pizza
Asphyxiés
on a besoin d’rêver
de s’laisser transporter
de s’laisser imaginer
Un regard suspendu
une histoire qui fait penser à nous,
à ce qu’on vit maintenant, à nos choix
qui vient faire bouger l’intérieur
une mélodie qui parle de nous au-delà des mots
un personnage à qui on s’attache comme un miroir
le miroir de l’autre devant soi
se dire qu’au fond on est tous pareils
Que nos voix se lancent, se mêlent, se frottent, se surprennent et se
défroquent !
c’est une drôle de façon de rencontrer l’autre,
dis moi ce qu’on chante, on se dira qui on est
la résistance au temps qui court devient poétique
l’humanité devient héroïque !
qu’on garde l’œil ouvert et le cœur battant
qu’il n’y ait plus de temps qui file
seulement des instants sur le fil

Maëlle, membre du collectif, éleveuse en vaches laitières, anime un moment d’impro vocale avec Marion – Maëlle et Marion, des tisseuses d’instants sur le fil… dimanche 14 décembre.

Janvier 2026. Retour en réunion. Voilà un an que le collectif existe. Comme vous voyez, les bières sont toujours sur la table (avec les crèpes, et les tisanes).
Que faire, maintenant, de cette carte ? C’est quoi la suite ? Suivre de nouvelles branches de l’arbre, s’autoriser à inventer de nouvelles façons de créer des liens et de partager des moments funs ? En tout cas : garder puissant le désir de se rencontrer, chanter, danser et réfléchir collectivement.
J’écris tout ça car j’ai senti, à la dernière réunion, une petite fatigue. Celle de gens qui vivent dans un monde qui file à vive allure, un monde qui fait peur, qui écrase souvent, et qui n’aide pas à pérenniser les élans pour les joyeuses synergies comme celles ci. Avant de continuer, j’avais envie de célébrer ce qu’on a déjà fait.

Fierté de Pascal devant l’arbre aux mille branches dessiné par Fokke lors d’une réunion chez Maëlle.
Merci Elodie et Elisabeth pour les photos.
A suivre…